dimanche 13 décembre 2009
Niveaux de conscience

Signal automatique.
Véhicules surbaissés attention.
Sur ma gauche, une maisonnette flanquée d'un jardin étriqué. De celles qui ne gardent plus les barrières. Parabole à la fenêtre, linge sur le tancarville. Tout y est étroit et manque désespérément d'ampleur.
Chaque matin, quand il fait froid et noir, chaque fin d'après-midi, aveuglée par le soleil rasant, je traverse ce passage orgueilleusement juché sur son insignifiante petite butte.
Jamais encore la barrière fermée ne me l'a interdit.
Si je dois suivre l'allure d'un automobiliste qui me précède, je ralentis avant d'y arriver. Déterminée à décider moi-même de la vitesse et de l'intensité de mon envol. Pas question de passer trop lentement.
Il ne faut pas le prendre trop vite non plus. Pas de précipitation ni de hâte qui nuiraient à la conscience du décollage et de son essor. Ce dixième de seconde où le coeur semble échapper au corps. Ce moment de grâce où la pensée s'anéantit dans le sursaut aérien de la chair.
Ni prestement, ni doucement, maîtrise toute illusoire d'un instant où la conscience s'évanouit, transportée.
Transportée en enfance aussi, ces dimanches après-midi languissants où, sur le chemin du retour, la voiture sautait mollement au passage à niveau et, sans nous réveiller tout à fait, indiquait que nous approchions de la maison.
Un autre texte, une autre rêverie sur cette photo chez Berlioz.
samedi 5 décembre 2009
Narcisse a parlé

Papa, Mama... Bavo, Bavo!
(que faire, dites-moi, sinon applaudir avec lui ?)
vendredi 27 novembre 2009
Mon ultime
Demain, j'aurai 32 ans.
C'est pourtant moins à l'anniversaire de ma naissance qu'à une autre échéance que je songe, à un autre terme.
Demain, il y aura 9 mois qu'un bébé est sorti de mon corps.
Fini le temps où je lui susurrais qu'il avait passé plus de temps en moi que dans le monde.
Même s'il se love encore - petite boule de chaleur et d'odeur - en s'efforçant de coller chaque parcelle de son corps au mien, il grandit.
Du bébé commence à sourdre un jeune garçon, qui point à chaque mouvement plus assuré, à chaque mot offert, à chaque rire jailli et joyeusement dispersé.
Et moi, bras ballants, je regarde s'éloigner une ère, celle de la fusion harmonieuse. Exclusive. L'ère de la toute-puissance maternelle. De la divine abondance. Spectatrice de mon inéluctable déchéance, j'astique mon piédestal avant de le remiser à jamais.
Mon corps a atteint ses limites, ce bébé sera mon ultime. Mon dernier enfant. Mon dernier fils.
A 32 ans, cette décision qui est mienne me fait pourtant l'effet d'un ultimatum.
Je crois que le véritable dernier enfant d'une femme, c'est l'enfant imaginaire, celui qui n'est pas né, qui n'a pas voulu naître, celui en somme qui lui aurait permis d'accepter de ne plus jamais être une déesse fertile.
Demain, il aura 9 mois. Nous lui avons acheté des chaussures.
vendredi 20 novembre 2009
Qui décrypte ?
Intérieur, soir.
ENFANT 1. (criant) - Non, elle est à moi.
ENFANT 3. - Non, à moi !
ENFANT 2. - (hurlant) De toute façon, elle est à moi parce que c'est mon parrain qui me l'a donnée.
ENFANT 3. - Heiiiiin, même pas vrai d'abord !
ENFANT 4. - Ouiiiiiiiiin, ouiiiiiiiiiiiiiin (etc.)
TELLE. (s'asseyant) - Pfffffffff !
ENFANT 3. - Tu souffles parce que tu as une goutte de lait sur ton front ?
Edit : Bravo Sévlaine, tu as trouvé ! Effectivement, quelques jours avant, j'avais dit aux enfants que j'en avais ras-le-bol de leurs chamailleries et je leur avais expliqué le sens de cette expression, en joignant le geste aux mots et en montrant que c'était comme si j'étais remplie jusque là (en montrant mon front) et que j'allais bientôt déborder. Evidemment, je ne me doutais pas de l'origine de cette expression, tout aussi imagée mais un peu différente.
mercredi 4 novembre 2009
Dense légèreté
A ce moment-là, le soleil réchauffait mes bras, ravivant des sensations déjà oubliées.
Le corps du bébé pesait un peu sur mon dos tandis que je taillais des bambous. Il venait de s'endormir.
Les garçons, juchés dans l'arbre vert, celui qui tache les vêtements, discutaient sérieusement l'issue de leur jeu.
A ce moment précis, je me suis dit que pour rien au monde je n'aurais voulu échanger la vie qui se jouait là.
Et, de même qu'on porte machinalement la main à un talisman, je me suis répété plusieurs fois cette observation. Comme si elle avait le pouvoir de contrebalancer la douloureuse période où j'avais exactement ressassé l'inverse.
samedi 31 octobre 2009
Impudique
Le jour où j'ai décidé que vous auriez un droit de regard sur mes lectures, je me suis sentie nue.
Le jour où j'ai donné mon accord à Katell pour son généreux projet, je me suis sentie impudique.
J'avais longtemps hésité auparavant, interrogé la vertu du procédé, redouté la vanité de l'entreprise.
Aujourd'hui, je ne me sens pas honteuse. Ni vulnérable d'ailleurs. Mais impudique, toujours. Indécente et peut-être indélicate.
Pour moi, est impudique non pas celui qui exhibe ce qui est habituellement caché mais celui qui impose au regard de l'autre plus qu'il n'a demandé. La pudeur ou l'impudeur se jouent dans la relation à l'autre, bien plus que dans le rapport de soi à son corps.
Vous voilà prévenus. Si vous osez cliquer, ne venez pas ensuite vous en plaindre à moi !
(et la concomitance de soucis de santé de M. Tell - pas aux seins, rassurez-vous - me laisse croire que si, suite à ces photos, une seule lectrice se décide à prendre rendez-vous avec sa gynécologue pas rencontrée depuis longtemps, nous n'aurons pas été impudiques pour rien)
dimanche 25 octobre 2009
La roue qui tourne
Ils s'en faisaient une joie, trois tickets rouges après la crêperie.
Elle est montée, son sésame à la main. Déçue que les avions lui soient interdits. Pas exactement interdits, juste inaccessibles à cause de la taille de ses jambes.
Ses deux petits frères hurlaient de joie en décollant à plusieurs mètres du sol. Tandis qu'ils nous lançaient à chaque tour de grands signes joyeux, juchée sur un cheval de bois, elle agitait simplement la main, un sourire un peu triste aux lèvres.
Le sentiment amer de l'ingratitude de sa déception l'empêchait de manifester sa déconvenue.
Le destrier et sa cavalière s'élevaient bien peu. Le cheval - même pas une licorne - ne daignait s'envoler. Sans la légère frayeur qu'elle aurait été fière de vaincre et sans l'émerveillement innocent, le manège pour elle tournait à vide.
Sans griserie, sans ivresse, elle tournoyait et tournoyait encore, désenchantée.
La magie, elle, s'était envolée. Ma fille avait grandi.
dimanche 11 octobre 2009
Au jardin, la nature agonise somptueusement,

avec éclat,

panache,

superbe,

dignité et humilité.

Face à cette débauche de couleurs, je me dis que j'aimerais - au moment voulu -

quitter sans regret les moments heureux

et, à l'instar des Inuits délaissant leur heure venue tribu et chaleur,

avancer droit devant sans me retourner,
et m'enfoncer dans le blanc.
mercredi 23 septembre 2009
Marronnier
Au lointain, sept heures sonnent au clocher du village.
Le rocking-chair se balance, la maisonnée est endormie. Dans la pénombre, il tète paisiblement, sans hâte. Son petit corps chaud se serre contre le mien. Moment de quiétude avant les turbulences de la journée. Le halo de la lampe caresse les éléments éparpillés d'une nature morte au doliprane.
Le rocking-chair se balance régulièrement. Pourtant, dans vingt minutes, je serai partie, filant sur des routes de campagne bordées d'élèves qui attendront leur car. Des lambeaux de coton effilé s'accrocheront aux silhouettes brunes des arbres. Il fera froid et blanc.
Au lointain, sept heures sonnent à nouveau au clocher du village.
Aucun doute, c'est l'automne.

mercredi 16 septembre 2009
Moyen



Forcément, n'être ni le premier garçon ni le dernier, ça n'aide pas. On n'a ni les superbes prérogatives de l'aîné, ni les tendres privilèges du dernier-né. On ne se sent pas tout à fait grand mais on sent bien qu'on n'est plus si petit que ça. On est moyen, quoi.
Un entre-deux bien inconfortable, où les efforts les plus marqués pour se grandir se heurtent aux quolibets du grand frère, toujours en avance. Un entre-deux malcommode comme tout, puisque, quand on se promène à quatre pattes, un parent finit systématiquement par trébucher et par nous ordonner de marcher normalement. Même si on a prévenu qu'on disait qu'on était un bébé.
Si bien que les dernières journées de vacances, elles étaient moyen, le déjeuner à la cantine, moyen lui aussi. Si on est content de retrouver ses copains ? Moyen. De mettre son pantalon préféré ? Moyen. Parfois, on se sent obligé de préciser si c'est plutôt moyen content ou moyen pas content.
Quitter la moyenne section a été une promotion honorable. Parce que la grande section, c'est presque déjà le CP et qu'en CP, on est grand, tout le monde le sait. Moyennant quoi, en attendant d'avoir des devoirs comme les aînés, on joue tranquillement avec les playmobils. Il y a les gentils, les méchants et les moyens.




