Telle

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vendredi 4 mai 2007

Proportions et évidence : le secret des cailloux

Plusieurs mois durant, j'ai travaillé davantage* si bien que les matins étaient précipités et les soirées avec les enfants plus courtes. Quand je rentrais à 18h, il fallait à la fois aider Grande fille à lire, jouer avec Fils aîné, câliner le dernier et préparer le dîner. Fatigués par leur longue journée, les enfants s'asticotaient, se chatouillaient, se barraient la route, se faisaient des crocs-en-jambe (vous avez compris ou je continue ?...) et leurs rires se transformaient en cris aigus puis en larmes.

Pas assez de temps pour chacun, pas assez de patience non plus.

Alors, quand j'ai lu ce billet, l'idée de porter symboliquement attention aux émotions de chacun m'a séduite et je me suis empressée de l'appliquer le lendemain matin avec les enfants, avant même le petit-déjeuner.

Sur la table, en lieu et place du pain et du lait, des galets de verre de deux couleurs, cinq petits pots et de la peinture vitrail. Le principe les enthousiasme. La décision d'attribuer une couleur à une émotion se fait de façon démocratique. Vérification de la compréhension. Petit bonhomme de bientôt deuzan-émi répond sans sourciller "Et blanc est cotent, et rouz est pas cotent". Parfait.

Attribution solennelle à chaque membre de la famille d'un petit pot décoré selon ses voeux. Libre à chacun de le remplir ou non au gré de ses émotions. Je leur propose qu'on parle ensemble le soir de la journée écoulée.

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D'emblée, Fils aîné égrène trois cailloux blancs : un premier pour le sourire dont je l'ai gratifié, un deuxième pour le câlin du matin et un dernier parce que c'est samedi et qu'il a le choix d'aller ou non à l'école. Dans le courant de la matinée, je le vois plusieurs fois quitter soudainement son activité pour aller mettre un caillou blanc parce qu'il s'amuse bien. Et il prend plaisir à dire à voix haute ce qui le satisfait.

Sa propension à  profiter des menus plaisir de la vie m'émeut.

Jusqu'au moment où son petit frère renverse méticuleusement le contenu de la boîte de Lynx dans la pièce que je viens de ranger. Deux minutes plus tard, Fils aîné vient m'annoncer qu'il a mis sept galets rouges dans son pot parce que son petit frère a renversé la boîte. Mon intuition me chuchote que ce n'est pas l'éparpillement des dizaines de pièces qui l'a gêné mais plutôt le fait que j'ai crié... Sept ! Tout seul, il a eu l'idée de multiplier les galets pour signifier l'intensité de son désarroi. Je comprends soudain ce qu'a de traumatisant pour un enfant les éclats de voix d'un adulte. Et le fragile équilibre qui s'instaure entre d'innombrables marques de tendresse et les menaces qui assaillent son quotidien.

Au dîner, nous partageons nos impressions autour de cette expérience. Grande fille interroge son père sur l'absence de cailloux dans son pot. Elle lui rappelle ce qu'elle pense constituer pour son père des moments de plaisir : "Tu es content d'avoir regardé la course de vélo à la télé alors tu peux mettre un caillou blanc". Et lui de répondre que ça aurait été l'impossibilité de regarder qui l'aurait vexé. Je m'immisce dans le débat pour retourner son argument et lui faire dire qu'il a donc apprécié ces instants. Mais non, nous ne plaçons pas le curseur au même endroit : s'il sait reconnaître ce qui lui déplaît, il ne perçoit pas ce qui lui convient comme positif mais comme neutre, évident, allant de soi.

Et je repense à cette histoire (inventée ?) d'un enfant qui ne verbalisait toujours pas à l'âge de trois ans et qui, un matin, prononça "trois" devant son bol de cacao. "Pas deux, trois". Sa mère s'était trompée, avait oublié un morceau de sucre. La parole ne lui avait jusqu'alors pas été nécessaire puisque sa mère anticipait ses moindres désirs. Le déplaisant seul avait alors été communiqué dans la mesure où tout le reste allait de soi, besoins et désirs étant - comme dans la matrice - comblés avant même que leur manque ne soit ressenti. Les petits cailloux m'ont ouvert les yeux sur les remarques aigres qu'a pu me faire autrefois ma belle-mère - incapable de comprendre que je puisse partir le matin sans avoir préparé le repas de midi de son fils - et surtout, ces galets polis m'ont permis d'accéder à la perception toute particulière qu'a des événements celui qui partage ma vie.

* Non, je vous vois venir, pas précisément dans le but de gagner plus.

Posté par telle à 22:21 - ... et une maman - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'aime beaucoup...cette idée de cailloux et d'émotions...

Posté par Clémentineorange, samedi 5 mai 2007 à 14:51

très belle idée...
La perception des événements et surtout leur expression verbale est très différente d'un individu à l'autre... Je suis souvent moi aussi en quête d'une remarque positive sur un événement qu'a vécu mon conjoint.
Il est important de ne pas entendre que du négatif.

Posté par Emmanuelle, samedi 5 mai 2007 à 18:07

Je trouve la démarche très intéressante. Et l'ouverture de ton regard sur ton compagnon tout autant. Et lui, cela l'amène-t-il à observer le monde sous un angle nouveau?
De quoi donner envie de revoir Le cercle des poètes disparus...

Posté par lulu la luciole, samedi 5 mai 2007 à 22:19

Clémentineorange, bienvenue ici et bravo d'avoir tout lu, c'était un sacré pavé !

Emmanuelle, je crois que nous pouvons nous comprendre. Pas simple quand on est souvent soi-même en quête d'approbation...

Luciole, je ne peux pas répondre à sa place. Il se trouve que nous avons à nouveau abordé le sujet aujourd'hui et je pense que l'idée (selon laquelle on peu aussi donner son avis s'il est positif) fait son chemin. Mais le rapport avec le rapport avec le cercle des poètes disparus ??

Posté par telle, samedi 5 mai 2007 à 22:30

J'aime bien l'idée (et hop, un petit caillou blanc...), mais c'est ces sept cailloux rouge qui me font réaliser, comme toi, l'intensité que peuvent avoir certains actes "négatifs"...

La démonstration est probante.

Quant au père qui considère que tout ce qui va bien est "normal", "neutre"... mouais, je crois reconnaître une certains déconnection émotionnelle, qui ne se réactive qu'en cas de désagrément.

Posté par Pierre, dimanche 6 mai 2007 à 23:05

Pierre, ces petits cailloux rouges servent aussi depuis peu d'exutoire pour signifier son mécontentement face à une obligation comme aller à l'école. Ce geste permet une forme de résistance qui offre un semblant de dignité à celui qui doit y aller malgré tout.

Mais tu as raison, nous n'imaginons pas à quel point nous pouvons blesser un enfant, par ailleurs choyé. Nous détruisons parfois en un rien de temps ce que nous avons mis longtemps à construire.

Quant au père, déconnection émotionnelle... je vais réfléchir à ça.

Posté par telle, dimanche 6 mai 2007 à 23:20

A propos de résistance et d'obligation à laquelle je consens difficilement, je m'en vais de ce pas mettre 53 cailloux rouges dans mon petit pot.

Posté par telle, dimanche 6 mai 2007 à 23:24

En caricaturant, il y a des gens qui ne remarqueront même pas ce qui est bien et porteront toute leur attention sur ce qui ne va pas pour s'en plaindre, et d'autres qui tairont systématiquement ce qui ne va pas afin de toujours faire bonne figure. Ce qui est merveilleux avec les enfants c'est qu'ils ne sont pas encore (en général) tombés d'un côté ou de l'autre, et expriment le bien comme le mal, la joie comme la peine.
Tes petits cailloux me font penser au petit poucet, j'espère qu'ils vous aideront à trouver votre chemin. :-)

Posté par tirui, lundi 7 mai 2007 à 08:52

L'expérience des petits cailloux et surtout le dialogue qui en découle me paraissent vraiment intéressants ! Moi-même, je fonctionne un peu comme cela depuis toujours, mais pas avec des petits cailloux, plutôt avec des listes que j'écris, des listes de "choses" qui sont plaisantes ou précieuses dans ma vie, des listes de "choses" qui me déplaisent et que je voudrais changer... un peu comme un balancier du positif et du négatif, pour avancer, pour évoluer, pour grandir de l'intérieur...

Posté par Albine de Flore, mardi 8 mai 2007 à 00:51

C'est important de parler des moments que l'on aime, comme de dire aux gens qu'on les aime. Même si cela semble si évident que des mots ne semblent pas utiles. Mais la fugacité de la vie, et donc du bonheur, m'a appris à dire, à nommer le bonheur, car ces mots, eux, restent.

Posté par Ed, mardi 8 mai 2007 à 11:28

Petits poucets

Tirui, oui, j'y ai pensé au Petit Poucet, et effectivement, ces cailloux nous indiquent aussi la voie à suivre pour mieux vivre. Quant aux personnes inlassablement optimistes, c'est une joie d'en connaître. Elles sont extrêmement précieuses, pour peu qu'elles ne soient pas naïves et mièvres. Un cadeau.

Albine, des listes... moi aussi mais plutôt des choses à faire, rarement des plaisirs. Pourquoi ne pas en effet renverser la vapeur ? Je garde ton idée bien au chaud.

Ed, quelle profondeur dans ce que tu as écrit. Dire, écrire avant qu'il ne soit trop tard.

Je vous embrasse.

Posté par telle, mardi 8 mai 2007 à 22:49

Quelle douce ingéniosité qui permet à chaque âge de "s'exprimer" et qui met en évidence ce dont on n'a pas forcément conscience. On reconnait là la pédagogue.

Posté par Rose, jeudi 10 mai 2007 à 18:54

Rose, je n'ai rien inventé, je t'assure. On reconnaît davantage là la blogueuse...

Posté par telle, vendredi 18 mai 2007 à 23:44

Venant de chez Mazelle Hérisson, je découvre le blog et cette idée qui me semble -ma foi- excellente ! en pleine recherche de "méthodes" pour communiquer mieux, profiter mieux de la vie (familiale en particulier), je trouve là un outil intéressant... Merci !

Posté par lelutinperlimpin, lundi 7 septembre 2009 à 18:46

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