samedi 17 mai 2008
Lycralement vôtre

Toujours pareil. C'est quand leur perte est imminente que je prends conscience des plaisirs qui s'enfuient.
Je n'ai pas souvent pensé à équilibrer les menus de la semaine en fonction des efforts passés et à venir. Je prévoyais ingénument de la viande rouge et des frites le dimanche midi.
Je n'ai pas été de ces femmes attentionnées qui surveillent l'heure et servent à leur homme la copieuse platée de macaronis trois heures trente exactement avant le début de la course.
Je n'ai pas été de ces femmes souriantes qui, chaque samedi et chaque dimanche, déjeunent à 11h, passent deux heures en voiture, remplissent des grilles de mots croisés et courent sur l'accotement pour passer des bidons rafraîchissants.
D'ailleurs je n'ai jamais réussi à passer correctement les bidons.
Je n'ai jamais pu m'extasier devant ses maillots de lycra bariolé.
Je n'ai jamais salé à outrance l'assiette du dimanche soir comme j'avais vu ma belle-mère faire. Je n'y pensais pas.
Je n'ai pas été de celles qui massent tendrement les muscles raidis, presque tétanisés.
J'oublie scrupuleusement les dates et les lieux. Et je me trompe à chaque fois qu'en traversant un nouveau bourg, il me demande : "Devine si j'ai couru ici ?"
Pourtant, quand je l'accompagnais, j'aimais scruter le flot ondoyant des maillots multicolores, attendre nerveusement la bruyante déferlante qui, en disparaissant, nous laissait éclaboussés de bidons blancs. Et puis attendre encore, compter les secondes pour crier les écarts au déferlement suivant.
Qui, en se retirant, permettait à mes yeux de glisser sur les bras ensoleillés, les fessiers durcis, les cuisses agiles et les brillants mollets fuselés où saillissaient les muscles jumeaux tendus à l'extrême. J'aimais - c'est à peine avouable - cette concentration d'hommes inconnus aux uniformes ajustés, aux corps puissants, aux mollets lisses.
Et ce goût de biscuit salé qu'avait sa peau après l'effort.


