lundi 23 juin 2008
Neuf ans

"On est tous pareils... Au début, on est toujours un peu timide."
Il aura fallu neuf ans pour que nous nous apprivoisions. Blasés par des relations de voisinage aussi hypocrites qu'intéressées, nous avions fait l'impasse sur les traditionnelles visites de courtoisie aux demeures avoisinantes.
Que d'années de saluts lointains, de considérations sur le temps, de confusions sur les noms de famille, de vagues sourires aux bébés... Oh, les deux filles auront moins traîné et il aura suffi d'une fête d'anniversaire pour que leurs mères avec étonnement se découvrent voisines. A peine neuf ans pour que leurs pères se découvrent une passion commune et que le vendredi soir ils s'assoient autour d'un échiquier. De prêt de moutons en promenade du chien, de garde d'enfants en convoyage d'écolières, de menus services ont rapproché les farouches voisins. Tous quatre étrangers au milieu de cette campagne vaguement hostile à ceux qui n'y sont pas nés. De menus services en présentations aux parents, de pique-niques marins en balades impromptues, de goûters informels en dîners de plein air, ils ont appris à se dévoiler, à se découvrir, à se démasquer. Neuf ans pour que les deux cents mètres qui séparent leurs deux maisons leur soient devenus familiers et presque quotidiens.
Neuf ans pour que prenne corps notre fantasme d'un couple d'amis proche. De cette proximité spatiale et temporelle qui permet la connaissance intime et autorise le "Et ta journée d'hier ?".

"On n'ose pas trop se parler, on s'observe... On essaie de faire connaissance."
Citations et illustrations de l'album à la fois candide et lucide d'Edouard Manceau, Tous pareils !, éditions Milan, 2008. Les illustrations sont en couleur mais mon scanner ne leur rendait pas hommage, j'ai pris la liberté de les griser.
Du nouveau, du nouveau, du nouveau à l'annexe.
dimanche 15 juin 2008
... printemps heureux
découvrir le dernier juché sur un tabouret et le voir plongé dans l'observation matinale du jardin

pédaler entre les champs jusqu'à perdre haleine et s'arrêter boire

chasser les taupes et trouver un minuscule crapaud effrayé tapi dans une cavité

s'asseoir sur un rocher et attendre que les vagues nous encerclent avant de retourner en classe

déambuler dans le jardin généreux et lui cueillir quelques fleurs

rentrer enfin et être obligée de reconnaître qu'il n'y a plus assez de place pour tous les bouquets

laisser les enfants se tremper en jouant à l'eau et même les y encourager

s'apercevoir tout à coup qu'ils portent chacun un vêtement que je leur ai cousu et sourire

fuir en hurlements et gesticulations et se remettre piteusement à jardiner juste à côté de lui

se déchausser au bout du monde et lire pieds nus dans l'herbe encore humide

Edit : j'ai enfin mis à jour les réponses aux commentaires...
mercredi 11 juin 2008
Scène

Quand tu es entrée, l'autre a fondu sur toi. Il a parlé très haut, a poussé des cris, a gesticulé comme un comédien qui aurait forcé le trait. Une histoire de date de péremption. Tu as essayé de calmer le jeu, de sourire de sa démesure. Mais rien à faire, il était bien entré dans son rôle et ne comptait pas l'abandonner. En te voyant grignoter dans ton assiette, il a enchaîné avec une tirade sur le ridicule de ceux qui ne peuvent pas attendre d'être attablé pour manger. Comme un pantin dans une farce grotesque, il t'a grossièrement imitée en glissant que ça, tu te gardais bien de le dire sur ton blog.
Tu n'as pas bien compris ce qui t'arrivait et tu as voulu riposter. Réglées par une stichomythie haineuse, vos paroles vives et acerbes fusaient. Tu as senti les larmes couler sur tes joues, sur tes bras, sur le sol, laissant où tu passais des petites taches rondes et luisantes. Ça et là erraient de jeunes figurants à l'air triste. Tu as senti des mains te caresser, une étoffe essuyer tes joues, des bras te serrer, des mots te demander pardon.
Tu aurais bien voulu excuser mais tu ne pouvais pas. Ton corps qui pleurait sans trêve faisait obstacle et refusait de dénouer la situation. Tu te rejouais la scène et refusais ce marché de dupes.
Drapée dans ton bon droit, tu t'es assise à côté de l'autre. Droite et digne, tu as attendu qu'il formule des regrets. Un blanc, il devait avoir oublié son texte. Le ton est à nouveau monté jusqu'à ce qu'un dialogue apaisé supplante les reparties querelleuses. Pour te justifier, tu as essayé de retrouver le texte exact et l'ordre de tes répliques, en vain. La scène se perdait peu à peu dans un flou cotonneux. Tu as appris ce qui s'était passé avant ton entrée. Tu as perçu la fatigue, la tristesse, la peine.
Dans un ultime rebondissement qui t'a bien malgré toi fait déchoir de ton rôle confortable de victime, tu as soudain compris que la scène dont tu croyais avoir une vision d'ensemble aussi sûre que celle d'un spectateur du premier rang, tu l'avais en réalité vécue depuis les coulisses, toi côté cour et lui côté jardin.
jeudi 5 juin 2008
Mais où étais-je donc passée ?
Comme l'an passé, un petit test de rapidité avec à la clef un livre de poche offert par la patronne.





Les quelques-uns qui savent, on va dire que vous êtes écartés du jeu, un peu comme le sont les membres de la famille dans tout jeu qui se respecte.
mardi 3 juin 2008
La mère à l'enfant
L’eau propulsée en jets d’eau retombait derrière moi dans un rafraîchissant crépitement. Chacun se hâtait dans les rues de l’ancienne ville. Le soleil au zénith commençait juste à réchauffer la journée.
Elle arriva, tee-shirt rose vif et peau bronzée, poussant un landau d’où jaillissaient des vagissements de nouveau-né. Elle demanda si elle pouvait s’asseoir à côté de moi. Elle sortit du landau un nourrisson, tee-shirt rose vif et peau diaphane. La jeune mère, embarrassée, me confia d’une traite que la petite avait faim, qu’elle l’allaitait et que... et qu’elle avait tellement honte. Je devinai que c’était la première fois qu’elle devait allaiter dans un lieu public. Emue, je lui proposai de la couvrir avec une courtepointe rose que je venais d’apercevoir dans le panier. Elle accepta avec empressement et le bébé, avide, poings fermement serrés, se jeta sur son sein.
Le soleil irradiait dans leur dos et je les protégeais de mon mieux des passants impatients. La pudeur de la mère, âgée de moins de vingt ans, n’avait d’égal que son intense recueillement tandis qu’elle caressait des yeux son bébé.
La petite, rassasiée, a laissé un sourire béat s’épanouir sur ses lèvres.
" Comment s’appelle-t-elle ? demandai-je.
- Angelina. "


