jeudi 30 octobre 2008
Rituelles

C'était une idée en l'air devenue une habitude avant de s'implanter petit à petit comme un rituel.
Quatre collègues, de matières et de caractères différents, devenues la même année - pour la première ou la troisième fois - mères.
Des réunions de filles au début, légères et insouciantes, dégagées des préoccupations quotidiennes, où l'on parlait livres, cinéma, carrière et un peu aussi en se quittant allaitement et nuits hachées.
Aux vacances scolaires, on retenait un jour, chez l'une ou chez l'autre et les beaux jours au parc ou au zoo. Les enfants grandissaient, on se gardait bien de les comparer tandis qu'on parlait achat de maison, prêt et repassage qui s'accumule. On lançait un titre de livre, celui qu'on avait réussi à lire pendant l'été.
Un petit frère est arrivé, une petite soeur aussi et l'on parlait à nouveau bébés, sans évoquer cette fois les nouvelles marques de puériculture. Autour du thé, on a commencé à parler des compagnons, de ceux qui sont absents ou qui disparaissent après avoir salué. A mots couverts d'abord. Et puis il a été question de divorces, de ruptures, chez les autres toujours. De distance seulement chez soi. Toutes au même point. On se complimentait sur la ligne retrouvée, sans gaieté toutefois. On riait des enfants, il fallait aussi les gronder. On parlait d'un film, mais une seule l'avait vu. De réunions de filles, on était passé aux réunions de femmes.
Et puis l'une a parlé de sa tristesse, de sa fatigue, de son manque de temps depuis la naissance du deuxième. Toutes l'ont écoutée. Elle a dit qu'elle avait seule la charge quotidienne des enfants, que ses vacances étaient épuisantes et son mari absorbé ou absent. Qu'il ne se rendait pas compte, qu'il ne passait jamais une journée entière à s'occuper d'eux et même qu'il se moquait d'elle quand elle se couchait tôt. Toutes l'ont entendue. Cette fois-là, il n'a pas été question de la dernière exposition. Enfin si, mais juste de son affiche.
dimanche 26 octobre 2008
Quand les exposants explosent
Des cages, des cages à perte de vue, des grosses au rez-de-chaussée, des moyennes au niveau 1, des petites au niveau 2.
Entre les amas de cages, des rings où rendent leurs jugements indiscutables de petits messieurs en costume après avoir regardé les maîtres trottiner en cercle puis en diagonale, la laisse tirée en avant et vers le haut.
Des éleveurs encravatés, cheveux bouclés dans le cou et santiags aux pieds, qui s'essoufflent au bout du premier tour. Et qui font leur possible pour mettre leur chien en valeur, l'aspergeant de laque pour rendre son poil plus mousseux puis, quand le juge les observe en se grattant le menton, obligeant le chien à se tenir immobile de profil et replaçant régulièrement les pattes postérieures du chien l'une à côté de l'autre (1)...
Des exposants qui s'ennuient de 8h à 17h - presque autant que leur chien en cage - et qui cherchent à engager des conversations avec leurs proches voisins.
EXPOSANTE - Nous sommes les maîtres de Bounty, et votre chien est le frère du nôtre.
M. TELL - Mmmm, mmmm...
EXPOSANTE - Il bouge beaucoup le vôtre aussi, non ? Le nôtre, il s'est calmé. Enfin, surtout depuis qu'on lui a acheté un collier avec décharge électrique. Depuis, rien qu'à voir le collier, il file droit.
M. TELL (un brin ironique) - C'est certain, ça doit bien fonctionner.
EXPOSANTE - Nous, le nôtre, il est vraiment tranquille. Et puis joueur, affectueux. A la dernière expo, on n'a eu peur de rien et on l'a engagé en classe ouverte, il n'a eu qu'un avis "très bon" mais c'est de notre faute, on s'est lancé sans réfléchir. Alors, cette fois, il est en classe intermédiaire. Et puis on a fait les tests de caractère et...
M. TELL (lui coupant la parole) - Nous c'est notre première exposition et c'est juste pour le faire confirmer.
EXPOSANTE - Oh, nous, ça va sans doute être notre dernière parce que je suis trop stressée, j'en suis malade, et je transmets mon stress au chien. (Caressant notre chien) Le vôtre aussi, il est stressé, non ?
M. TELL (surpris) - Non, pas du tout, c'est juste qu'il n'aime pas être attaché et qu'il y a des chiens partout, il veut aller les voir.
EXPOSANTE - Oh.. mais ? mais qu'est-ce qu'il a donc votre chien, là, derrière les oreilles ?
TELLE - C'est une touffe de poils. J'ai essayé de la démêler mais je n'y arrive pas. J'ai essayé de la tondre, de la couper mais il bouge tout le temps et j'ai peur de lui faire mal aux oreilles.
EXPOSANTE (hystérique) - Mais il faut la couper ! (réfléchissant) ... alors vous n'êtes pas allés chez le toiletteur ?
TELLE - ...
EXPOSANTE - Ça coûte quoi... ? Quatre-vingt-dix euros et ils vous rasent tout ça.
M. TELL - J'en ai parlé au vétérinaire la dernière fois et il a dit que ça n'avait aucune importance.
EXPOSANTE - Pfff, il y a vraiment de mauvais vétérinaires... Pour ça, le nôtre est bien... et puis on a pris une assurance...
TELLE (interloquée) - Une assurance santé pour le chien ?
EXPOSANTE - Oui, une assurance santé, on ne paie que vingt-quatre euros par mois et tous les soins et visites sont remboursés. C'est tout à fait valable, je vous assure. Mais pour cette touffe, il faut la couper... ah ! si seulement j'avais des ciseaux sous la main...
TELLE - Je vous assure que j'ai essayé... et puis je ne l'ai peut-être pas brossé assez régulièrement...
EXPOSANTE - Oh moi... je le brosse quoi ? ... deux ou trois fois par jour, pas plus.
TELLE (éclatant de rire) - Ah mais vous n'avez pas d'enfants !?
EXPLOSANTE - Non, et alors ?
...
(1) Quand j'ai vu M. Tell au milieu de ces gens-là et, au milieu de ces chiens toilettés, le nôtre - qui avait enterré un os la nuit et que je n'avais évidemment pas eu le temps de brosser à 6h du matin - j'ai ri du contraste, sous le regard choqué et condescendant des autres exposants. Mais il a été confirmé et a même obtenu une très bonne appréciation si ce n'est qu'il n'était pas "présenté au meilleur de son potentiel" (tiens donc ?).
Edit du 28 octobre : Le voici donc, le beau mâle reproducteur... d'ailleurs, si vous avez des amis qui veulent faire rapporter leur chienne Bouvier bernois, je crois qu'il s'en fera un plaisir !

mercredi 22 octobre 2008
Faites des pères !

Un jeune père croisé hier chez la future nourrice du bébé a pris le temps de me détailler les mérites comparés des couches lavables en bambou, chanvre ou coton, m'a expliqué la meilleure façon de les entretenir, et m'a réjouie par sa patience enthousiaste.
Ce midi, un Monsieur Tell - qui avait décidé de ne pas aller au travail pour rester avec nous - m'a rapporté ses conversations avec un de ses collègues au sujet d'un troisième enfant qui se fait attendre et de l'espoir qui naît pour eux ce mois-ci. Il m'a confié lui avoir depuis longtemps annoncé qu'il attendait un quatrième enfant.
Et puis, en sortant du bain, un petit bonhomme m'a fait savoir que c'était mieux d'être une fille pour avoir un bébé dans son ventre. Quand il sera grand, il voudra monter sur un gros éléphant et aussi sur un petit éléphant au galop, faire des courses à pied et à vélo, et être un papa.
Non, non, le titre n'est pas un clin d'oeil appuyé au nouveau nom du blog d'Et-fée-mère. D'autre part, quiconque se pique de s'y connaître en interprétation des associations d'idées enfantines qui font passer de "maman enceinte" à "gros éléphant" [sic] est prié de garder pour lui ses conclusions.
vendredi 17 octobre 2008

...
Le thé du matin fut exotique, fleuri et chaleureux.
Parce qu'un jour, je m'étais régalée en devinant l'accord parfait de ses meringues avec ce thé délicat, elle l'a fait apparaître dans ma boîte aux lettres.
Des bienfaits apaisants dont je me repais et me délecte à chaque fois que mes yeux se posent sur eux, à chaque fois que mes papilles les reconnaissent.
Des dons inattendus qui me renvoient aux cadeaux de mon enfance, dûment mérités ceux-là ou patiemment attendus des mois durant.
Des présents qui me bouleversent et dont je ne dois pas me demander s'il sont ou non mérités.
...
(Et là un billet de Coumarine sur le sujet)
mercredi 15 octobre 2008
Cinq mois
"Comme d'habitude", répond invariablement ce petit garçon aux questions qu'on lui pose. Quand il ne contrefait pas la prononciation d'un jeune enfant dans une joyeuse mélopée d'où chaque consonne aura mystérieusement disparu. Pas simple de devoir grandir, alors faire encore un peu comme si. Un moi désemparé de laisser sa chambre au bébé, inquiet de ce qu'il lui faudra encore abandonner en devenant grand frère.
"Moi le premier" pour se déshabiller, "moi le premier" pour se brosser les dents, "moi le premier" pour aider maman qui a mal au dos. Enfant parfait, serviable et attentionné, poli et attentif, un enfant fragile aussi... Sa demande de préséance cache à grand peine un moi avide de câlins et d'attention particulière.
"J'espère que ce sera une fille" parce que deux petits frères, ça suffit comme ça. Une petite soeur pour jouer avec elle et contrecarrer la tendance des jeux à se masculiniser. Une crainte de l'exclusion qui l'a conduite à transporter à la force de ses bras son épais matelas dans la future chambre des garçons, juste pour ne pas rester seule dans la sienne. Un moi complice de sa maman quant aux secrets de la maternité, anxieux et impatient à la fois.
"Les débuts seront difficiles", parce qu'ils l'ont été à chaque fois. Une émotion retenue quand un frisson de vie arrive jusqu'à sa main mais une inaptitude à se représenter celui qui lui a fait signe. Des promesses de présence accrue, d'aide le matin ou le mercredi et des projets personnels aussi, qui devront coexister. Un moi qui appréhende tout en préparant concrètement l'avenir.
"Et, bientôt, à cette heure-ci, ce ne sera pas encore fini", glissé en fermant les portes du couloir derrière lesquelles se reposent trois enfants. La joie inouïe de vivre cet état en toute conscience et le regret cuisant de voir son corps fatigué, douloureux, faible. Un moi qui compte les jours et qui, en attendant, s'épuise à les rallonger.
samedi 11 octobre 2008
Regards
Elle m'apparut en contrebas au détour de la route, déserte. De même que le parking débordant en été sur les rues environnantes.
Captive à la main, je foulai le sable un peu épais. Mes bottes s'enfonçaient, ma progression était lente et malaisée. Arrivée sur la grève, j'hésitai un peu avant d'imprimer mes empreintes sur l'étendue humide restée vierge depuis la précédente marée. Pas tout à fait car un goéland qui se baignait au large avait déjà tracé son chemin léger et résolu. Je m'enfonçais déjà moins.

De l'autre côté de la crique, le dos de deux hommes en treillis militaire. Les premiers rochers, recouverts de mousse verte, se révélaient glissants. Des milliers de moules agglutinées les unes aux autres recouvraient des pans de roche ; la moindre cavité remplie d'eau laissait découvrir un microcosme où régnaient bigorneaux, moules et anémones. Quand je glissais mon pied sur une bernique, elles s'accrochait plus fermement encore au rocher.

Assise, j'observais le petit ruisseau qui coulait sous mes pieds pour rejoindre la masse mouvante. Son murmure ne me parvenait pas, étouffé par le remous assourdissant qui enflait les flots gris et lourds.
A gauche, trois hautes cannes à pêche étaient plantées à intervalle régulier. Elles se dressaient, longilignes et noires, comme pour défier l'immensité à laquelle elles faisaient face. Leur extrémité supérieure ployait légèrement sous la pression du fil. Des cils gainés bravant l'infini, pensai-je.
Gitane à la bouche, barbe et casquette, un homme botté s'approcha pour tourner un moulinet. Sourires timides. Je l'observai mouliner interminablement, lançant à son collègue des mots que je n'entendais pas. Un épais enchevêtrement de lianes de goémon vint récompenser ses efforts. Je détournai les yeux.

Les taches de sang sur le sol de la cuisine se dessinaient en surimpression du gris-vert de l'eau chargée. Les va-et-vient de Grace Marks dans le salon confiné de l'épouse du gouverneur avaient quelque chose d'incongru sur ces rochers glissants, tout comme les robes de soie à crinoline. Le vent faisait voltiger le mince ruban jouant le rôle de marque-page.
En quittant la plage - déjà 16 h ! - j'hésitai à saluer les deux hommes. Le fait qu'ils fussent retournés me dispensa d'approfondir le dilemme. Sur le chemin inverse, rochers humides, plage mouillée et sable mou, je croisai un homme au bonnet rouge enfoncé jusqu'aux oreilles. Son cérémonieux bonjour madame avait un goût suranné.

lundi 6 octobre 2008
Retard
Réveillé en sursaut, lui qui met si longtemps à sortir de sa nuit, il avait dû s'habiller très vite dans le froid de la chambre endormie, avaler son petit-déjeuner sans délai, enfiler un ciré pour se glisser docilement dans le petit matin humide.
Attacher sa ceinture, poser des questions inquiètes sur l'heure qu'il était, détacher sa ceinture et constater, peiné, que le portail de la cour était déjà clos.
Il avait fallu faire ouvrir l'autre porte, celle des jours de retard et des rendez-vous médicaux. On lui avait rapidement glissé à l'oreille, en l'embrassant sous le préau aux hirondelles absentes, de courir vers sa classe et de présenter ses excuses. Ne restaient sur la cour que les rangs des CE 2 au milieu desquels s'est faufilée en douce sa grande soeur. Son petit frère se dirigeait déjà vers les maternelles, accompagnée de sa maman.
Et c'est là que je l'ai vu. S'arrêter de courir à la moitié de la cour désertée pour continuer en marchant, cartable au dos sous la pluie fine. Lever son bras gauche à hauteur du visage puis le laisser retomber.
C'est en larmes que je l'ai trouvé, des larmes de détresse qui coulaient silencieusement sur son visage mouillé. Des larmes qui disaient la désolation, la confiance ruinée, les ravages des soirées où sa maman se couche trop tard. Dans la salle de classe où il faisait si bon, s'affairait en bourdonnant sous un éclairage trop vif un essaim de CP prêts à se mettre au travail. Ses amis sont venus le consoler, sa maîtresse a vite compris.
Depuis ce jour, "On est en retard ?" ouvre chacune de ses journées. Depuis, je me suis offert un nouveau réveil. Et il sonne dix minutes plus tôt qu'auparavant.



