mercredi 19 novembre 2008
Phrases entendues aujourd'hui
Notre bébé à nous, il va boire le sein ou bien le biberon ?
Je suis déjà en retard et l'accueil périscolaire est fermé aujourd'hui alors que je l'avais inscrit, ils auraient pu me le dire quand même... ça ne te dérange pas, vraiment ?
Tu sais, tu es ma meilleure maman.
J'aime bien le calicot carnet, avec des pois rouges. Oui, c'est ça, le chili con carne.
Mais c'est pas possible, t'es bête maman ! Pardon, pardon, pardon, pardon, pardon.
Il vous reste un peu moins de trois mois, ah les plus difficiles ! (il faut avoir lu Prodige pour comprendre)
Maman, je sais que tu vas pas être contente mais je crois bien que j'ai encore oublié ma fiche de français et mon cahier à l'école.
Je vais bientôt avoir une semaine de repos, ça va me faire du bien. Enfin j'aurais aimé quand même poser le carrelage.
Si tu me donnes la bassine bleue qui sent le vinaigre, je ne vais pas pouvoir vomir dedans et je sais très bien ce qui va se passer, je vais vomir à côté et toi tu vas prendre ton air dégoûté pour tout nettoyer.
Combien en voulez-vous ? Un, deux, trois, quatre.
Excusez-moi, les filles, mais j'ai commencé à manger les bonbons sans vous.
Pouf, pouf.
Si tu me prêtes ton chevalier, t'es mon meilleur copain de toute la vie.
Alex tire la langue à son chien.
Si tu me laisses pas le yaourt au cassis, je te prêterais jamais plus mon chevalier de toute la vie.
Tiens, je te le laisse.
J'ai eu moins de cadeaux qu'elle mais je suis content quand même.
Maman, hein oui il est trop fragile pour lui mon chevalier ?

(sur une idée de Christie, parce que j'ai un faible pour la poésie des listes).
Qui prend la relève ?
lundi 17 novembre 2008
(...)

Longtemps, j'ai rêvé ma vie en forme de points de suspension. Qu'elle se termine par un inachèvement, qu'elle accueille tous les possibles, qu'elle soit interrompue ! mais, surtout, qu'elle ne puisse se borner par un ridicule point final.
Or, depuis une saison, je vis entre parenthèses.
Des parenthèses qui ont la forme des murs de cette maison dont je ne peux sortir. Si vide en journée que tout y semble endormi et immobile, figé dans un instant éternel. Mais où l'on peut entendre, en y prêtant attention, le faible tic tac de la pendule, le ronronnement du chat somnolent ou mes pas feutrés qui s'approchent de la fenêtre.
Une remarque entre parenthèses, coincée entre les membres essentiels d'une phrase, voilà ce que je vis. Entre ces lectures qui m'ont réjouie en me laissant inerte, la respiration lente et les yeux flous, entre ces vêtements que je couds frénétiquement pour ceux que j'aime, entre les nouveaux blogs que je découvre avec une pointe de lassitude toutefois, mes jours se ressemblent tous et, telles les pelouses du jardin inondées de feuilles sèches, se recouvrent de menus détails.
Une digression qui m'isole et me fait sentir à quel point les projets me manquent, de ceux qui feraient éclater la rotondité de mon cocon trop douillet. Une fermeture sur moi-même qui me rend palpable le manque des autres, de leurs voix, de leurs mains, de leurs sourires mélancoliques.
Une saison entre parenthèses, comme le serait une petite réflexion aux allures anodines qui oblige cependant le lecteur à revoir le sens de l'énoncé tout entier. Ce qui se joue entre ces deux petites lignes arquées - vestiges du geste emphatique d'un calligraphe chinois - transfigurera plusieurs existences.
Des parenthèses élégamment courbes et bombées, à l'image de mon ventre qui de jour en jour exhibe sa rondeur tout en protégeant comme un bouclier galbé le trésor qu'il renferme.
dimanche 9 novembre 2008
Le sixième moi

L'enveloppe était vierge, l'échographe ne l'avait même pas cachetée. J'ai plissé les yeux pour tenter de percer le secret en filigrane. Au dos d'une carte naïve - c'est chouette une famille qui s'agrandit - était inscrit depuis quelques minutes le sexe du bébé, parce que je voulais être seule avec cette nouvelle, ne pas devoir me composer un visage face à l'échographe et ne pas tout mélanger, la santé du bébé avec mes sentiments à moi. Et puis M. Tell ne voulait pas savoir, alors j'allais découvrir seule la nouvelle. J'ai bien pensé conserver des mois l'enveloppe fermée, au fond d'un tiroir dérobé, à la façon de la jolie femme rousse du film Brodeuses mais, une fois seule face à l'enveloppe blanche, je ne pensais plus qu'à l'ouvrir.
J'ai d'abord cru que l'échographe m'avait joué un tour, mais qu'elle avait sûrement laissé des indices alors j'ai retourné la carte. Rien de nouveau. Les parents chats me souriaient avec candeur. J'ai imaginé - pauvre idiote - de l'encre sympathique qui se révélerait plus tard en effaçant peu à peu ce texte-ci, logiquement erroné. Je me suis tout à coup sentie seule, très seule. Sexe masculin. J'avais la gorge serrée. Pas vraiment envie de pleurer, ou plutôt envie de ne pas pleurer, afin de ne jamais dire à mon... fils le jour où j'ai appris que tu étais un garçon, j'ai pleuré.
J'ai répété plusieurs fois une fille et trois fils, je me suis vue répondant aux questions des gens quatre, oui, j'ai une fille aînée et trois fils. J'ai imaginé leurs mines forcément contrites et compatissantes.
Deux filles et deux garçons, ça sonnait bien pourtant, c'était mathématique, rondement mené, parfait en somme. Je n'attendais pas un enfant, j'attendais une fille et c'est cette petite préférence - dont je ne mesurais toutefois pas l'intensité - qui m'avait soufflé de demander le sexe cette fois-ci, pour me préparer au cas où. Que j'envisageais à peine en réalité. La veille encore, en me regardant de profil dans le miroir, j'avais pensé que je portais cet enfant très en avant, exactement comme j'avais porté mes garçons, et pas du tout comme ma fille. Je souriais même de bientôt prouver combien ces considérations étaient fausses et ineptes.
Le lendemain matin, je me suis levée de bonne heure pour que les enfants ne soient pas en retard, j'ai pris le petit-déjeuner avec eux et j'ai eu un haut le coeur. Premier vomissement en quatre grossesses. J'ai couvert le bruit par celui de l'eau qui court pour ne pas inquiéter les enfants. Je les ai conduits à l'école où tout le monde m'a félicitée pour ma bonne mine. J'ai clamé ma joie de savoir le bébé parfaitement formé et en pleine santé.
Je suis rentrée, j'ai trouvé des mots amis, riches et justes. J'ai lu un billet de Marion qui m'était revenu en mémoire. J'ai pensé aux premières années de ma fille qui allait fêter ses huit années, passées si vite avec l'arrivée rapide de ses frères. Elle avait grandi si vite. Une penderie entière lourde de robes smockées, aériennes et douces, attendait... Je ne les avais jamais pliées, elles prenaient beaucoup trop de place mais elles attendaient. Dans une famille où le premier petit-fils de ma grand-mère était né après neuf petites-filles, j'avais toujours imaginé être mère de filles. Chaque garçon avait été une surprise. Dorénavant, les robes attendraient toujours.
J'ai songé aussi à ce prénom féminin, choisi bien avant la naissance de la première. Nous ne le lui avions même pas donné en second puisque nous le réservions à sa petite soeur. Un prénom qui restera à jamais blanc.
Il avait bien vu que je m'efforçais de paraître gaie et avait deviné la cause de ma tristesse. Sans me juger, il a simplement ajouté qu'il était heureux et que seules importaient pour lui ma santé et celle du bébé. Ses mots m'ont ranimée. Ma fille a appris la nouvelle peu avant son anniversaire, elle a levé les sourcils et m'a souri d'un petit air résigné. Les jours suivants, de clin d'oeil en allusion de nous seules perceptibles, notre complicité s'est affermie, comme si les noeuds qui nous reliaient devaient, en devenant uniques, se resserrer.
De jour en jour, abandonnant des images poudrées de rubans et de poupées, laissant s'estomper cette symétrie si ordonnée que j'appelais de mes voeux, me détachant de cette perfection rigoureuse qui n'était finalement pas moi, j'ai peu à peu fait le deuil de l'enfant rêvé pour lui laisser toute sa place, à lui.
PS : Bien sûr que ce billet est indécent, malvenu et déplacé. J'espère que les femmes qui essaient en vain d'avoir des enfants et celles qui souffrent des maladies qui terrassent leurs petits arriveront à me pardonner.


