dimanche 25 janvier 2009
Craintes
" - Ce qui m'inquiète, c'est que tu vas moins aimer un de tes enfants.
- Oh, mon loulou... tu crois vraiment que je pourrais moins t'aimer ?
- Non, non, pas moi... J'ai peur que tu aimes moins le bébé que nous."
(le malade de dimanche dernier)
(le dessin est de son médecin)
dimanche 18 janvier 2009
Dimanche soir
Pour Poppyrose...

T'as mal où ? On va voir si t'as de la fièvre... non, allez, un peu de sirop et a y est, t'es guéri !
Avant, le dimanche soir était agitation brouillonne, effervescence joyeuse et chasse vaine au cahier de liaison. La fin de semaine s'alanguissait le samedi, s'engourdissait un peu plus encore le dimanche matin et, peu à peu, ragaillardie, se démenait avec entrain le dimanche après-midi.
Parce que le temps s'écoule différemment depuis quelques mois, je vis chaque fin de semaine au présent, sans essayer de rattraper le temps qui a passé, sans tenter d'anticiper sur celui qui va passer. Je vis chaque fin de semaine au présent, comme un cadeau d'instants se suffisant à eux-mêmes, comme une présence offerte des uns aux autres.
Par égard pour les autres, j'acquiesce de bon coeur quand on me confie - presque avec surprise - que le temps passe trop vite. Mais non, vraiment, je ne trouve pas.
Parce que le début de cette année m'est bien davantage un aboutissement qu'une amorce, la morosité mélancolique qui m'écrasait d'habitude a laissé place à une confiance absolue et joyeuse, sans doute un peu trop légère.
Parce qu'après, le dimanche soir sera agitation brouillonne...
samedi 10 janvier 2009
Objets perdus
Une gitane me l'avait offerte en février dernier, juste au bout du pont Alexandre III, côté rive droite. Elle m'avait mis la bague dans la main et j'avais cru comprendre à ses mots venus de l'Est qu'à moi, elle porterait chance.
Une grosse alliance d'homme en or jaune, sans inscription intérieure.
Intriguée, je l'avais gardée. Non sans un certain sentiment de culpabilité. Peut-être aurais-je dû immédiatement la porter aux objets perdus ? Mais mon emploi du temps était déjà bien chargé et puis... je ne savais pas où se trouvait le bureau des objets perdus.
A la maison, je me souviens avoir hésité. Entre le coffret dans la chambre - que ce bijou sans épaisseur sentimentale ne méritait pas - et le bureau, plus fonctionnel. Je me souviens aussi de ma gêne d'avoir conservé l'objet, que je n'ai jamais montré à personne et que mon fils a oublié.
Depuis quatre jours, sous couvert de rangement, je remue la maison pour remettre la main dessus. Sans raison. Le savoir si proche et néanmoins impossible à atteindre m'obsède. Peur qu'il ne me porte malheur ? Même pas. La nuit, je me réveille pour arpenter mentalement chaque pièce, ouvrir le moindre tiroir, déballer toutes les boîtes. Le jour, chaque demi-heure libre est mise à profit, je remue les meubles lourds et vide les armoires, découvrant boutons, crayons, billes.
La perte de ce moment de conscience où j'ai rangé - un peu caché sans doute - la bague, me rend folle. J'enrage. Je peste contre ma mémoire, reproduisant un à un les gestes probables, sans jamais en retrouver le souvenir. Pourtant, il y a quelques mois, j'ai perdu le filtre métallique de ma théière et je me suis à peu près résignée à l'idée que j'avais dû le jeter par mégarde.
Pour la première fois, éminemment consciente de mes contradictions, j'ai silencieusement adressé une requête à Saint Antoine de Padoue. J'ai essayé d'oublier, de diriger mes pensées vers les dizaines de mails restés sans réponse, pourtant mes pas me conduisent malgré moi vers les portes maintes fois ouvertes, les étagères vidées et remplies à nouveau.
Cette recherche vaine d'un objet qu'on m'a mystérieusement offert sans que j'aie à un seul moment le sentiment qu'il m'appartienne en propre, cette quête d'un trésor que j'ai pensé rendre tant sa possession me semblait aberrante et à la perte duquel je ne peux cependant pas me résoudre aujourd'hui... la rattacher à la confirmation par l'échographe du sexe de l'enfant relèverait évidemment de la pyschologie de comptoir.
dimanche 4 janvier 2009
8
D'autres femmes évoqueront des battements d'ailes hésitants, d'onctueuses bulles de savon ou quelques vaguelettes veloutées venant affleurer à la surface de leur ventre.
Je ne vous parlerai que de soubresauts amples et tumultueux, de roulements puissants et caverneux, des tempétueuses lames de fond qui déferlent furieusement pour achopper sur la peau tendue de mon ventre contracté.
De ces longues secousses préparant l'ultime tremblement de mère, je sors accablée, meurtrie, comme vidée. Naufragée de mes propres abîmes.
Des craintes m'assaillent, enhardies par d'inquiétantes fictions ou de rudes expériences.
A l'aube de ce huitième mois, je me sens véritablement deux.
Deux êtres foncièrement distincts, qui se pelotonnent et se recroquevillent frileusement sur eux-mêmes. Mais, aussi intimement reliés que les boucles du huit, ces deux êtres s'anéantiraient si leur lien venait à se dissoudre.
Aux premières minutes de mon réveil, il est déjà là et manifeste sa présence, entière, totale, confiante. Sans relâche ni trêve, il accompagne ma journée, réagissant aux sons, aux voix et aux mouvements. Si j'ai cessé de poser compulsivement la main des autres sur mon ventre, c'est parce que je sais que lui, de son côté, sera toujours prêt au moment où ils se décideront. Il m'emplit tellement que je me sens habitée, tout comme dans ce livre qui, pour la troisième fois, permet l'attente des grands frères et grande soeur.
Bien sûr, il faudra encore patienter une cinquantaine de jours avant que je puisse dire mes quatre enfants... pourtant j'envisage moins sa naissance comme une venue au monde que comme un avènement aux autres. Porté par l'écharpe plutôt que par mon corps, il sera simplement révélé aux regards.
Mère habitée. Néanmoins si calme, étale, paisible. Quand, allongée, je me repose, mes heures ont le goût salé d'un infini gelé.


