dimanche 25 octobre 2009
La roue qui tourne
Ils s'en faisaient une joie, trois tickets rouges après la crêperie.
Elle est montée, son sésame à la main. Déçue que les avions lui soient interdits. Pas exactement interdits, juste inaccessibles à cause de la taille de ses jambes.
Ses deux petits frères hurlaient de joie en décollant à plusieurs mètres du sol. Tandis qu'ils nous lançaient à chaque tour de grands signes joyeux, juchée sur un cheval de bois, elle agitait simplement la main, un sourire un peu triste aux lèvres.
Le sentiment amer de l'ingratitude de sa déception l'empêchait de manifester sa déconvenue.
Le destrier et sa cavalière s'élevaient bien peu. Le cheval - même pas une licorne - ne daignait s'envoler. Sans la légère frayeur qu'elle aurait été fière de vaincre et sans l'émerveillement innocent, le manège pour elle tournait à vide.
Sans griserie, sans ivresse, elle tournoyait et tournoyait encore, désenchantée.
La magie, elle, s'était envolée. Ma fille avait grandi.
mercredi 16 septembre 2009
Moyen



Forcément, n'être ni le premier garçon ni le dernier, ça n'aide pas. On n'a ni les superbes prérogatives de l'aîné, ni les tendres privilèges du dernier-né. On ne se sent pas tout à fait grand mais on sent bien qu'on n'est plus si petit que ça. On est moyen, quoi.
Un entre-deux bien inconfortable, où les efforts les plus marqués pour se grandir se heurtent aux quolibets du grand frère, toujours en avance. Un entre-deux malcommode comme tout, puisque, quand on se promène à quatre pattes, un parent finit systématiquement par trébucher et par nous ordonner de marcher normalement. Même si on a prévenu qu'on disait qu'on était un bébé.
Si bien que les dernières journées de vacances, elles étaient moyen, le déjeuner à la cantine, moyen lui aussi. Si on est content de retrouver ses copains ? Moyen. De mettre son pantalon préféré ? Moyen. Parfois, on se sent obligé de préciser si c'est plutôt moyen content ou moyen pas content.
Quitter la moyenne section a été une promotion honorable. Parce que la grande section, c'est presque déjà le CP et qu'en CP, on est grand, tout le monde le sait. Moyennant quoi, en attendant d'avoir des devoirs comme les aînés, on joue tranquillement avec les playmobils. Il y a les gentils, les méchants et les moyens.

jeudi 20 août 2009

(et ce n'est pas Marie qui viendra me contredire...)
samedi 8 août 2009
Adaptation
La porte venait de se fermer derrière nous. Brutalement démunie, secrètement amputée, je refoulais mes larmes. Tandis que ses deux autres petits frères se bousculaient en courant, elle s'exclama soudain : "Comme ça fait bizarre, non ?"
Elle qui en se levant s'était précipitée vers moi, les sourcils inquiets, pour me glisser un "C'est aujourd'hui..." anxieux et triste. Elle seule y avait pensé.
Dans la voiture qui nous ramenait à la maison, j'avais l'impression d'être attachée à l'arrière par un élastique qui s'étirait à chaque mètre parcouru, tendu jusqu'à la limite de la rupture. "Moi, c'est mon coeur qui bat à toute vitesse. C'est parce que je m'inquiète trop qu'il lui arrive un malheur". Parmi les rires insouciants de ses frères, elle répétait en litanie "Il n'est pas là, bébé" jusqu'au moment où elle découvrit un bavoir oublié.
Le nez plongé dans l'odeur familière du lait renvoyé, elle retrouva sa sérénité. Peu de temps après m'être gentiment moquée de ses excès, je la suppliai de me passer le bavoir et, camées achevées, nous sniffâmes tour à tour ce stupéfiant stupéfiant.
dimanche 21 juin 2009
Etiquetée : maternante
C'est un peu comme quand on est enfant et qu'on a préparé une surprise, qu'on l'a bien cachée mais que nos parents la devinent malgré tout, simplement à notre attitude. On se demande comment ils ont bien pu s'en douter. Et eux de se dire un brin condescendants que les enfants sont bien prévisibles et se ressemblent tous.
Quand j'ai ouvert ce petit livre, j'ai souri de constater combien le témoignage de certaines mères rejoignait le mien. Il était question de donner la vie hors des sentiers balisés, de garder son enfant contre soi jour et nuit, d'allaiter en travaillant... Cependant, mon sourire s'est figé devant la bibliographie "Que lisent les maternantes ?". Stupeur angoissée de celle qui se reconnaît comme élément de base d'un ensemble sociologiquement délimité : ces livres, je les avais quasiment tous lus et appréciés.
La table des matières égrenait des choix que nous avions faits - sans jamais pour notre part les relier les uns aux autres - de la sophrologie aux couches lavables, en passant par le projet de naissance, le portage en écharpe à la maison, l'emmaillotement, les massages quotidiens, l'éducation sans violence...
Pas de parents de cette mouvance dans notre entourage, alors chacun de ces choix a été une évidence personnelle ou le point d'aboutissement d'une réflexion menée à deux. La découverte de la technique d'emmaillotage des nouveau-nés - par hasard, sur un site de vente d'occasion - m'a aussitôt séduite et convaincue. Je ne connaissais personne qui allaitait tout en travaillant mais l'enjeu m'était si cher que je n'en percevais pas les contraintes matérielles. L'écharpe, je l'ai cousue quand j'ai rendu le "porte-moi" qu'on m'avait prêté et dû trouver un nouveau système de portage pour le troisième bébé à naître. Nos amis étaient tous convaincus par la médicalisation à outrance de la naissance, le biberonnage précoce ou l'utilité de la fessée... et nous faisions figure d'arriérés ou de parents asservis à leurs enfants.
De retrouver en un seul ouvrage la plupart de ces choix que je croyais particuliers m'a rendue perplexe. Ainsi, il existe un courant, avec un nom qui permet d'étiqueter ses membres ? Je me suis sentie transparente, comme devinée. Privée de mon indépendance de pensée, dépossédée de mon libre arbitre.
jeudi 4 juin 2009
Un souvenir
La lumière du matin entrait dans la chambre en étroites barrettes verticales. On entendait des sauts de l'autre côté du mur, si énergiques que le sol en tremblait. Des cris aussi mais sans malveillance, juste des éclats de jeux et de joie.
Par les interstices des volets, le jour fendait la pénombre. Allongé contre moi, son corps encore chargé de la tiédeur et la mollesse de la nuit, il tétait calmement. Sa main droite s'agrippait fermement à mon vêtement, formant de part et d'autre de petits plis serrés.
Révélées à la faveur des rais de soleil, des milliers de particules planaient, suspendues, presque immobiles. Comme dans ces bibelots dont raffolent les enfants où la neige lentement tombe sur une scène typique, les paillettes de lumière nous enveloppaient de leur nostalgique présence.
C'était hier. Et cet autre souvenir-là, c'était il y a un an, la veille de la conception de Bambinot. Toute ressemblance...
vendredi 8 mai 2009
Liens d'amour

Aux amis épistolaires
Un jour, une amie qui venait de devenir mère m'a écrit. Au dos de l'enveloppe, son nom et son prénom étaient associés au prénom de son fils mais du père, nulle trace. Je m'étais alors fait la réflexion qu'il semblait évincé de la famille et que, sur le dos de cette enveloppe, le bébé tenait la place de l'époux. Peu de temps après, c'est la nouvelle du divorce qui m'arrivait.
Une amie - qui écrit des lettres elle aussi - nous a offert, à Bambinot et à moi, un bracelet identique, un anneau de jade qu'enserre un lien de soie. Amulette ou talisman, je l'ai avant tout reçu comme un signe d'amitié et l'ai aussitôt noué au poignet délicat du nouveau-né. Monsieur Tell m'a aidée à nouer le mien.
Mon deuxième fils, sans doute intrigué par ce bijou qui témoignait d'un lien particulier entre sa mère et son petit frère, s'est présenté le lendemain matin avec un bracelet de perles au poignet. Il s'est empressé de le montrer en clamant fièrement que lui aussi portait le même bracelet que sa maman.
De jour en jour, j'essaie de desserrer l'exclusivité du lien qui m'unit au bébé. Physiquement attachée à ce bébé, je dénoue le tissu qui le plaque tout contre moi pour donner à son père le temps de tisser avec lui une relation particulière. Je me détends en laissant aux aînés le soin de le bercer. Parce que je sens que, malgré les méandres des sentiments, ce qui s'est noué entre nous durant ces cent jours de folie amoureuse ne pourra se délier comme une simple boucle.
Psst : Chez Sécotine, on en est aux tout premiers jours de folie amoureuse...
(oui, ce billet est plein de liens, mais c'est un peu obligé, non ?)
lundi 27 avril 2009

Trois enfants autour d'une table, de la quiche au chou dans les assiettes
- Je t'aime pas maman !
(visage exagérément attristé de la mère, style clown blanc)
- Ooooh, moi je t'aime mille fois jusqu'à la lune et retour...
- Pôôôôvre, pôôôôvre maman ! (se levant pour embrasser la mère) moi, je t'aime comme les nombres... ça se termine jamais !
juste quelques mots en passant pour vous dire que nous allons tous bien, que je suis infiniment occupée et ne réponds plus à/de rien mais que je reviens très vite !
samedi 18 avril 2009
Sa taille
Entre garçons, on s'observe du coin de l'oeil, on se jauge, on se compare. On se rapproche pour mieux se confronter.
Il faut bien reconnaître que ce bébé-là les a immédiatement défiés : à peine né, il était déjà le plus grand, le plus lourd. Et le plus tranquille aussi.
C'est quand même lui qui a commencé.
Alors, comme une antienne, on parle de sa taille et on écarte les mains. On s'allonge, recroquevillé, à côté de lui, et on affirme qu'il est le plus grand.
On mesure l'amour de nos parents en se mesurant à lui.
On rivalise d'ingéniosité pour se faire apprécier d'eux ou simplement se faire remarquer. On suçote la manche de son pull comme on téterait un sein. Et on garde le bras humide.
Pas de jalousie, non, à moins que ce soit la maman qui s'obstine à ne pas employer ce mot qu'on lui a si souvent donné comme réponse à sa souffrance. Pas de la jalousie, non.
Nul dépit. On se répète pour s'en assurer que l'on a bien eu, chacun, une période où notre maman s'occupait de nous en permanence. Mais on lui réclame, chacun à sa manière, des petits moments seul à seul.
Aucune rancoeur non plus. Les baisers au petit frère ne se comptent plus, ni les paroles de soutien quand il pleure. On s'émerveille démesurément à chacun de ses sourires.
Aucun coup contre ce petit concurrent-là. On a beau vouloir se confronter, on ne se bat pas avec lui.
Entre garçons, on commence par s'apprécier du regard et on finit par s'apprécier tout court.
samedi 4 avril 2009
Jouer au poupon

Elle n'a jamais beaucoup joué à la poupée quand j'y pense. Un peu à la dînette, à l'occasion. J'imagine que mimer une maman de pacotille devait l'ennuyer.
Elle n'a sans doute pas mis une seule couche à sa poupée mais elle est devenue experte en langes à nouer, bien plus que son père qu'elle initie patiemment aux subtilités des différentes épaisseurs à superposer.
Elle ne promenait même pas sa poupée dans le jardin. Il faut la voir à présent - majestueusement drapée dans sa dignité de grande soeur - manoeuvrer la poussette dans la cour de l'école, le cortège de ses camarades de classe lui emboîtant le pas. La voir progresser, insensible à cette escorte d'honneur, et - sûre de son effet - lentement déposer un baiser sur le front du bébé puis courir vers sa classe.
Elle aurait préféré une petite soeur mais c'est ce petit frère-là qu'elle tient à cajoler avant de s'endormir. Sans faire semblant ni jouer de rôle.



