Telle

...

dimanche 11 octobre 2009

 

 


Au jardin, la nature agonise somptueusement, 

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avec éclat,

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panache,

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superbe,

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dignité et humilité. 

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Face à cette débauche de couleurs, je me dis que j'aimerais - au moment voulu -

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quitter sans regret les moments heureux 

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et, à l'instar des Inuits délaissant leur heure venue tribu et chaleur,

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avancer droit devant sans me retourner,

 

 

 

 

 

 

et m'enfoncer dans le blanc.

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dimanche 30 août 2009

Automate

les_bras_m_en_tombentC'était un jour de vacances comme les autres. J'étais là à débarrasser la table du petit-déjeuner, à nettoyer le lavabo après m'être brossé les dents, à ouvrir une porte, à faire chauffer de l'eau, à lancer une machine de linge, à penser au menu du déjeuner, à répondre au téléphone, à changer une couche, à plier quelques vêtements, à lire mes mails, à grimacer en riant, à essuyer des traces de doigts, à faire avancer des voitures en plastique, à ranger la table du salon, à donner à la cuillère une purée de légumes, à essuyer une bouche, à chanter une comptine... 

En réalité, je n'étais pas . Moi seule le savais. J'étais ailleurs, ou plutôt à une autre heure. J'étais à lire dans le hamac, à arroser les boutures de rosiers et d'hortensias, à coudre un saroual, à marcher entre les haies couvertes de mûres, à préparer la reprise, à boire silencieusement un thé, à poser une cire argentée sur la peinture finement poncée, à écrire à un ami, à laisser glisser mon corps dans l'eau.

Quelques photos trompeuses me montrent - souriante - auprès du dernier-né qui avait fini de téter. Automate consciencieux, je faisais illusion.   

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lundi 4 mai 2009

L'élégance d'une femme discrète

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Il y a un mois tout juste, je lui ai écrit qu'il était  étrange de penser que dans ces "relations sans visage", nous [étions] parfois plus proches que de ceux que nous appelons nos proches.

Hier après-midi, j'ai corné les pages d'un livre pour pouvoir débattre avec elle, une fois qu'elle serait rétablie, de subtiles et amusantes distinctions.

Et le soir, c'est sa mort que j'ai apprise.

Ce matin, le tout premier rire du bébé - sans doute en réaction à mon visage inexplicablement triste - je le lui ai dédié. A elle qui affirmait que le bonheur de ceux qu'elle aimait était une grande part de son propre bonheur.

Elle me disait regretter que nous n'ayons pas eu le temps de faire vraiment connaissance, et je lui répondais que nous avions la vie devant nous. Elle écrivait que l'hiver arriverait très vite et que les armes de sa lutte étaient dérisoires - elle était bien placée pour le savoir - mais je m'obstinais à ne lire là que métaphore et modestie. 

Pas une seule photo d'elle, pas d'adresse, juste des mots. Je n'ai rien d'elle que ses mots. Ceux-là mêmes dont je me méfie souvent, ceux dont la tendresse ou l'affection sont parfois feintes. Je n'ai rien que des mots. Ceux-là mêmes que je lui offre aujourd'hui en hommage discret. Heureuse malgré tout d'avoir su, à temps, lui dire combien je l'aimais.

Crédit photo : Hans Hartung, composition L 33.

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lundi 13 avril 2009

Impair bipolaire

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C'était délirant : la maison comble, mon père au lit, des femmes tout autour, un prêtre à ses côtés. Ma mère effondrée. J'avais huit ou neuf ans et, serrée contre mes deux petites soeurs dans le couloir, nous observions le défilé. Quand la porte s'ouvrait, je voyais la chambre de mes parents envahie et, parfois, mon père qui parlait. Sa langue était pâteuse. En se retirant, les inconnues nous tapotaient les joues en nous enjoignant d'être très sages, et courageuses aussi.

Mon père se prenait simplement pour un prophète et l'avait proclamé.

Pendant longtemps, on nous a montrées du doigt en murmurant. Mouettes bavardes se repaissant des vers que la folie soulevait en creusant son sillon.

Et si la maison était pleine le jour du scandale - aussi insensé que cela puisse sembler - il n'y eut personne pour aider ma mère les mois qui ont suivi. Et puis la vie a repris son tracé, mon père a réduit son activité professionnelle, a élevé mes soeurs et l'incident s'est peu à peu effacé des mémoires.

Ma mère veillait jalousement sur son sommeil qui endormait ses égarements maniaques. De temps à autre - assez rarement si on y pense - ses crises euphoriques, ses envolées jubilatoires nous rappelaient que le trouble était solidement implanté. La moindre parole déplacée nous était une percée vers ses racines. Lui et un autre en même temps.

Souvent, j'ai eu envie de creuser pour savoir les forces qui agissaient en lui, pour connaître des bribes de son enfance. Mais il n'est pas homme de mots. Il n'a pas la langue déliée. Ma mère me répondait prédisposition génétique, facteurs biologiques et le laissait, chaque soir, compter ses gouttes de lithium.

Depuis quelques années, c'est l'autre versant de son mal qui émerge. Un conflit, une contrariété, tout enfle dans les profondeurs et affleure sous forme d'idées suicidaires. J'aimerais croire comme Malraux qu'on ne se tue jamais quand on est fou.

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mardi 31 mars 2009

Conseillers déconseillés

portage

Des enfants, pas des bébés. Des enfants qui posent des questions et trouvent eux-mêmes les réponses, qui se disputent à table, qui reviennent du jardin avec les genoux verts et les joues rouges mais des bébés, je n'envisageais même pas d'en avoir. Je n'étais pas de ces jeunes filles qui rêvent de layette et de landaus.

Autant dire que partager l'intimité d'un tout-petit m'a d'abord désemparée. J'étais la mère, je devais savoir y faire, c'était une question d'instinct. On me conseillait néanmoins - sans craindre la contradiction. Et plus ma fille pleurait, et plus moi je doutais.

A la naissance du deuxième, je m'étais préparée à garder les yeux ouverts pour traverser le tunnel des vagissements ininterrompus. C'était le prix à payer pour avoir un enfant, après. Or, j'avais appris, gagné en confiance et découvert la plénitude de porter un nouveau-né tout contre soi. De partager un temps son sommeil. Et le tunnel semblait déjà moins sombre et moins bruyant.

Pour le troisième, les soins à donner aux deux autres encore très jeunes ont contribué à me fatiguer. Néanmoins, j'avais découvert ma propre façon de materner et je ne doutais plus. Je n'entendais, des conseils qu'on m'offrait avec libéralité, que ceux qui me confortaient dans mes choix. 

Ce quatrième enfant est-il plus facile que les autres ? Je m'interroge sur l'impression de facilité et d'aisance que j'éprouve.  Sans doute est-il plus paisible que les autres. Sans doute aussi suis-je plus expérimentée et plus prompte à répondre à ses besoins.

La semaine dernière dans une salle d'attente, tandis que mon fils pleurait de fatigue, j'ai ostensiblement tourné le dos à une femme qui me délivrait moult conseils sur l'art d'accommoder les bébés. Son savoir m'insupportait. Et pourtant - sans craindre à mon tour la contradiction - j'aspire à partager mon expérience, de l'allaitement, du portage, du sommeil partagé et j'ai envie de susurrer aux jeunes mamans de s'écouter, et ce dès le premier enfant. Tentée, telle une mère, de les nourrir de recommandations, d'étancher leur soif de réponses, de les couvrir de suggestions, de combler leur demande d'aide... 

Or, c'est à elles seules d'inventer leur manière d'être mères. 

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mardi 17 mars 2009

96

C'est le nombre de ...

... mais de quoi d'ailleurs ?

edit du 18 : Bravo Fannie, c'est le nombre de boutons de varicelle qu'il avait hier soir sur le corps...

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(oui, oui, je sais bien, l'éosine ne sert à rien mais c'est tout ce que j'avais sous la main hier et puis, compter les moutons boutons en se déguisant en coccinelle, ça ne manque pas d'intérêt quand on a quatre ans)

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dimanche 18 janvier 2009

Dimanche soir

Pour Poppyrose...

la_main_qui_blesse_est_aussi_la_main_qui_gu_rit

T'as mal où ? On va voir si t'as de la fièvre... non, allez, un peu de sirop et a y est, t'es guéri !

Avant, le dimanche soir était agitation brouillonne, effervescence joyeuse et chasse vaine au cahier de liaison. La fin de semaine s'alanguissait le samedi, s'engourdissait un peu plus encore le dimanche matin et, peu à peu, ragaillardie, se démenait avec entrain le dimanche après-midi.

Parce que le temps s'écoule différemment depuis quelques mois, je vis chaque fin de semaine au présent, sans essayer de rattraper le temps qui a passé, sans tenter d'anticiper sur celui qui va passer. Je vis chaque fin de semaine au présent, comme un cadeau d'instants se suffisant à eux-mêmes, comme une présence offerte des uns aux autres.

Par égard pour les autres, j'acquiesce de bon coeur quand on me confie - presque avec surprise - que le temps passe trop vite. Mais non, vraiment, je ne trouve pas.

Parce que le début de cette année m'est bien davantage un aboutissement qu'une amorce, la morosité mélancolique qui m'écrasait d'habitude a laissé place à une confiance absolue et joyeuse, sans doute un peu trop légère.

Parce qu'après, le dimanche soir sera agitation brouillonne...

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samedi 10 janvier 2009

Objets perdus

paris_011Une gitane me l'avait offerte en février dernier, juste au bout du pont Alexandre III, côté rive droite. Elle m'avait mis la bague dans la main et j'avais cru comprendre à ses mots venus de l'Est qu'à moi, elle porterait chance. 

Une grosse alliance d'homme en or jaune, sans inscription intérieure.

Intriguée, je l'avais gardée. Non sans un certain sentiment de culpabilité. Peut-être aurais-je dû immédiatement la porter aux objets perdus ? Mais mon emploi du temps était déjà bien chargé et puis... je ne savais pas où se trouvait le bureau des objets perdus.

A la maison, je me souviens avoir hésité. Entre le coffret dans la chambre - que ce bijou sans épaisseur sentimentale ne méritait pas - et le bureau, plus fonctionnel. Je me souviens aussi de ma gêne d'avoir conservé l'objet, que je n'ai jamais montré à personne et que mon fils a oublié.

Depuis quatre jours, sous couvert de rangement, je remue la maison pour remettre la main dessus. Sans raison. Le savoir si proche et néanmoins impossible à atteindre m'obsède. Peur qu'il ne me porte malheur ? Même pas. La nuit, je me réveille pour arpenter mentalement chaque pièce, ouvrir le moindre tiroir, déballer toutes les boîtes. Le jour, chaque demi-heure libre est mise à profit, je remue les meubles lourds et vide les armoires, découvrant boutons, crayons, billes.

La perte de ce moment de conscience où j'ai rangé - un peu caché sans doute - la bague, me rend folle. J'enrage. Je peste contre ma mémoire, reproduisant un à un les gestes probables, sans jamais en retrouver le souvenir. Pourtant, il y a quelques mois, j'ai perdu le filtre métallique de ma théière et je me suis à peu près résignée à l'idée que j'avais dû le jeter par mégarde.

Pour la première fois, éminemment consciente de mes contradictions, j'ai silencieusement adressé une requête à Saint Antoine de Padoue. J'ai essayé d'oublier, de diriger mes pensées vers les dizaines de mails restés sans réponse, pourtant mes pas me conduisent malgré moi vers les portes maintes fois ouvertes, les étagères vidées et remplies à nouveau.   

Cette recherche vaine d'un objet qu'on m'a mystérieusement offert sans que j'aie à un seul moment le sentiment qu'il m'appartienne en propre, cette quête d'un trésor que j'ai pensé rendre tant sa possession me semblait aberrante et à la perte duquel je ne peux cependant pas me résoudre aujourd'hui... la rattacher à la confirmation par l'échographe du sexe de l'enfant relèverait évidemment de la pyschologie de comptoir.   

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dimanche 26 octobre 2008

Quand les exposants explosent

25__octobre_2008_103Des cages, des cages à perte de vue, des grosses au rez-de-chaussée, des moyennes au niveau 1, des petites au niveau 2.

Entre les amas de cages, des rings où rendent leurs jugements indiscutables de petits messieurs en costume après avoir regardé les maîtres trottiner en cercle puis en diagonale, la laisse tirée en avant et vers le haut.

Des éleveurs encravatés, cheveux bouclés dans le cou et santiags aux pieds, qui s'essoufflent au bout du premier tour. Et qui font leur possible pour mettre leur chien en valeur, l'aspergeant de laque pour rendre son poil plus mousseux puis, quand le juge les observe en se grattant le menton, obligeant le chien à se tenir immobile de profil et replaçant régulièrement les pattes postérieures du chien l'une à côté de l'autre (1)...

Des exposants qui s'ennuient de 8h à 17h - presque autant que leur chien en cage - et qui cherchent à engager des conversations avec leurs proches voisins.

EXPOSANTE - Nous sommes les maîtres de Bounty, et votre chien est le frère du nôtre.

M. TELL - Mmmm, mmmm...

EXPOSANTE - Il bouge beaucoup le vôtre aussi, non ? Le nôtre, il s'est calmé. Enfin, surtout depuis qu'on lui a acheté un collier avec décharge électrique. Depuis, rien qu'à voir le collier, il file droit.

M. TELL (un brin ironique) - C'est certain, ça doit bien fonctionner.

EXPOSANTE - Nous, le nôtre, il est vraiment tranquille. Et puis joueur, affectueux. A la dernière expo, on n'a eu peur de rien et on l'a engagé en classe ouverte, il n'a eu qu'un avis "très bon" mais c'est de notre faute, on s'est lancé sans réfléchir. Alors, cette fois, il est en classe intermédiaire. Et puis on a fait les tests de caractère et...

M. TELL (lui coupant la parole) - Nous c'est notre première exposition et c'est juste pour le faire confirmer.

EXPOSANTE - Oh, nous, ça va sans doute être notre dernière parce que je suis trop stressée, j'en suis malade, et je transmets mon stress au chien. (Caressant notre chien) Le vôtre aussi, il est stressé, non ?

M. TELL (surpris) - Non, pas du tout, c'est juste qu'il n'aime pas être attaché et qu'il y a des chiens partout, il veut aller les voir.

EXPOSANTE - Oh.. mais ? mais qu'est-ce qu'il a donc votre chien, là, derrière les oreilles ?

TELLE - C'est une touffe de poils. J'ai essayé de la démêler mais je n'y arrive pas. J'ai essayé de la tondre, de la couper mais il bouge tout le temps et j'ai peur de lui faire mal aux oreilles.

EXPOSANTE (hystérique) - Mais il faut la couper ! (réfléchissant) ... alors vous n'êtes pas allés chez le toiletteur ?

TELLE - ...

EXPOSANTE - Ça coûte quoi... ? Quatre-vingt-dix euros et ils vous rasent tout ça.

M. TELL - J'en ai parlé au vétérinaire la dernière fois et il a dit que ça n'avait aucune importance.

EXPOSANTE - Pfff, il y a vraiment de mauvais vétérinaires... Pour ça, le nôtre est bien... et puis on a pris une assurance...

TELLE (interloquée) - Une assurance santé pour le chien ?

EXPOSANTE - Oui, une assurance santé, on ne paie que vingt-quatre euros par mois et tous les soins et visites sont remboursés. C'est tout à fait valable, je vous assure. Mais pour cette touffe, il faut la couper... ah ! si seulement j'avais des ciseaux sous la main...

TELLE - Je vous assure que j'ai essayé... et puis je ne l'ai peut-être pas brossé assez régulièrement...

EXPOSANTE - Oh moi... je le brosse quoi ? ... deux ou trois fois par jour, pas plus.

TELLE (éclatant de rire) - Ah mais vous n'avez pas d'enfants !?

EXPLOSANTE - Non, et alors ?

...

(1) Quand j'ai vu M. Tell au milieu de ces gens-là et, au milieu de ces chiens toilettés, le nôtre - qui avait enterré un os la nuit et que je n'avais évidemment pas eu le temps de brosser à 6h du matin - j'ai ri du contraste, sous le regard choqué et condescendant des autres exposants. Mais il a été confirmé et a même obtenu une très bonne appréciation si ce n'est qu'il n'était pas "présenté au meilleur de son potentiel" (tiens donc ?).

Edit du 28 octobre : Le voici donc, le beau mâle reproducteur... d'ailleurs, si vous avez des amis qui veulent faire rapporter leur chienne Bouvier bernois, je crois qu'il s'en fera un plaisir !

d_but_ao_t_2008_056

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mercredi 11 juin 2008

Scène

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Quand tu es entrée, l'autre a fondu sur toi. Il a parlé très haut, a poussé des cris, a gesticulé comme un comédien qui aurait forcé le trait. Une histoire de date de péremption. Tu as essayé de calmer le jeu, de sourire de sa démesure. Mais rien à faire, il était bien entré dans son rôle et ne comptait pas l'abandonner. En te voyant grignoter dans ton assiette, il a enchaîné avec une tirade sur le ridicule de ceux qui ne peuvent pas attendre d'être attablé pour manger. Comme un pantin dans une farce grotesque, il t'a grossièrement imitée en glissant que ça, tu te gardais bien de le dire sur ton blog.

Tu n'as pas bien compris ce qui t'arrivait et tu as voulu riposter. Réglées par une stichomythie haineuse, vos paroles vives et acerbes fusaient. Tu as senti les larmes couler sur tes joues, sur tes bras, sur le sol, laissant où tu passais des petites taches rondes et luisantes. Ça et là erraient de jeunes figurants à l'air triste. Tu as senti des mains te caresser, une étoffe essuyer tes joues, des bras te serrer, des mots te demander pardon.

Tu aurais bien voulu excuser mais tu ne pouvais pas. Ton corps qui pleurait sans trêve faisait obstacle et refusait de dénouer la situation. Tu te rejouais la scène et refusais ce marché de dupes.

Drapée dans ton bon droit, tu t'es assise à côté de l'autre. Droite et digne, tu as attendu qu'il formule des regrets. Un blanc, il devait avoir oublié son texte. Le ton est à nouveau monté jusqu'à ce qu'un dialogue apaisé supplante les reparties querelleuses. Pour te justifier, tu as essayé de retrouver le texte exact et l'ordre de tes répliques, en vain. La scène se perdait peu à peu dans un flou cotonneux. Tu as appris ce qui s'était passé avant ton entrée. Tu as perçu la fatigue, la tristesse, la peine.

Dans un ultime rebondissement qui t'a bien malgré toi fait déchoir de ton rôle confortable de victime, tu as soudain compris que la scène dont tu croyais avoir une vision d'ensemble aussi sûre que celle d'un spectateur du premier rang, tu l'avais en réalité vécue depuis les coulisses, toi côté cour et lui côté jardin.

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